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Expo photos
du 15 mai au 15 juin
2008
Atelier Sablereau
10, rue du Vieux Couvent
85600 Montaigu
tél.02 51 94 11 21

Avis

 

Je suis à la recherche de danseurs et chorégraphes qui accepteraient que j'assiste à leurs répétitions afin d'effectuer un travail photo (sans flash) sur le mouvement. Mon contact se trouve tout en bas de la page. Merci !

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Mardi 22 mai 2007

Pivoine retient son souffle, remonte le thorax, contracte son abdomen et soulève, aussi haut que possible, ses bras chargés de paquets gris et blanc. Elle parvient péniblement à se frayer un chemin parmi le fouillis de chaises et de tables bien décidées à lui obstruer le passage. Elle multiplie des contorsions plus saugrenues les unes que les autres, déterminée. Ça y est ! Elle a gagné : elle peut enfin s’asseoir. Un soupir ostentatoire témoigne de son soulagement. Et le rouge de ses joues atteste du bien-fondé de son prénom.

Le rendez-vous avait été fixé à la va-vite, deux semaines auparavant, dans ce troquet de la rue des Saints-Pères, à midi. « En vitrine… pour que nous soyons certaines de nous apercevoir.

- D’accord maman, mais je serai peut-être en retard… Et puis ne dis pas « en vitrine », nous ne sommes pas des mannequins de cire, même si nous en avons les mensurations! » glousse Pivoine.

Le retard en question est en fait abyssal et les deux femmes, qui se retrouvent, ont bel et bien l’allure de mannequins. Elles sont longilignes, aux courbes douces mais prometteuses. Une génération les sépare mais un air de famille indubitable les lie à jamais. Elles sont de celles dont le port rappelle celui des danseuses, appliqué tout en révélant une grâce innée, naturel bien qu’un quidam dût travailler des heures pour le copier, le reproduire, voire l’imiter. Elles ont le même sourire habillé d’un rouge grenat, celui qui rend amoureux en un clin d’œil. Il dévoile la candeur, la pertinence, la rébellion, la tendresse mais surtout la volonté et le courage de foncer vers le bonheur. Un résumé de ce que personne n’explique ni ne comprend mais que l’humanité entière admire. Elles ont ce talent de communication qui vous remplit d’admiration ; le seul timbre de leur voix invite à parler, rend loquace le plus timide d’entre vous. Elles sont clones tout en défendant une identité particulière. Elles sont clowns tout en étant complices dans leur chagrin. Elles sont clan tout en étant ouverte aux autres. La mère et la fille sont heureuses d’avoir prémédité ce déjeuner ensemble ; leur respiration se ponctue de fous rires dont émane un tel bonheur qu’il en deviendrait presque contagieux, ou pour le moins communicatif.

« Désolée, s’excuse Pivoine en enlaçant sa maman, j’ai surestimé mes talents de marcheuse ! J’aurais dû prendre le métro pour venir jusqu’ici…

- Tu viens de chez Riod à pieds ? ! Nous aurions pu nous rejoindre dans ce quartier. Je connais un bistrot bien comme il faut, là-bas…

- Oui, oui. Tu as commandé ? » demande Pivoine, l’ogresse qui oublie de manger aussi souvent qu’elle oublie ses rendez-vous.

Bien évidemment, non. La maman n’a pas fait signe au garçon qui l’a royalement laissée tranquille depuis son arrivée. Elle craignait de demeurer seule, à cette table, dans cette vitrine. Pivoine rencontre si souvent des imprévus ! Il faut s’attendre à tout avec un oiseau pareil. Entre ses incendies d’appartement, ses querelles interminables avec la fourrière ou ses dialogues de sourds avec des agents administratifs, il ne lui reste que peu de temps. Il faut le reconnaître. Aujourd’hui Pivoine pourrait raconter à sa maman qu’elle a été sauvée d’un guet-apens par Tom Cruise, celle-ci la croirait. Aussi sûrement qu’elle s’est inquiétée du retard de sa grande fille, l’aînée de ses quatre enfants. Aussi naïvement qu’elle s’est interrogée sur l’envie de Pivoine de la rejoindre. Aussi bêtement qu’elle a versé une larme secrète dès qu’elle a aperçu l’imperméable de sa fille au coin de la rue, soulagée.

Le temps est donc venu de se requinquer et Pivoine, que son gros ventre de femme enceinte gêne, peine à attirer le regard du garçon pour commander. Deux tartines de pain Poilâne avec du pâté de campagne et un seul ballon de rouge feront l’affaire. Oui, en future mère responsable, Pivoine ne s’autorise pas d’alcool. Mais d’un clin d’œil à sa voisine complice, elle avoue qu’elle butinera volontiers dans son verre. Accordé !

Le médoc partagé ainsi n’en devient que plus savoureux. Avec leur tartine, ces deux femmes ne renient pas leurs origines artisanales. D’ailleurs grand-père doit se retourner dans sa tombe s’il les voit manger le pâté d’un autre ! Quelle honte ! Il faut absolument qu’elles programment un week-end charcuterie. Ce pourrait être agréable de réunir tout le monde autour de la fabrication de pâtés, foies gras, boudins, rillons et autres jambons. La scène est déjà imaginée, l’ambiance dévore déjà leurs caboches, la date est toute trouvée : l’anniversaire de papa. Il y a tant d’années qu’il n’a pas été fêté dignement. Adjugé !

Est-ce que Pivoine viendra avec son homme ?

« Parce que ça t’ennuierait qu’il soit présent ? » demande l’intéressée d’un air boudeur. Le sourire s’est éclipsé, le volume de la voix a baissé, la tartine est abandonnée. Du tac au tac, l’enjouement s’est envolé. Les clients des tables alentour seraient en mesure de s’en plaindre ! Pourquoi leur spectacle s’est-il achevé ? Où donc sont parties les artistes ? Personne ne leur répond ; ils garderont donc leurs yeux ronds comme des billes, le visage tourné vers la vitrine de leur troquet, l’air hagard.

Bien sûr que non, cela n’ennuierait pas maman. Pivoine sait combien elle la souhaite heureuse. C’est bien là l’essentiel… mais elle doit admettre qu’il n’est pas toujours facile à vivre, ce futur papa. Il l’a tout de même éloignée de la famille à cause de ses soi-disant besoins de solitude. Tout avait pourtant été mis en œuvre pour l’intégrer. Il est dommageable qu’il se soit braqué de la sorte, non ?

« Non. C’est tout lui. Il vous aime tous, à sa façon. Tu sais pertinemment que je l’aime. Pourquoi remettre ça sur le tapis, hein ? Ne serait-ce que pour sa fille que je porte dans mon ventre, pour ce trop plein d’amour qu’il m’offre, je ne veux pas que nous nous disputions toi et moi. Pas cette fois-ci. S’il te plaît. »

Malgré le ventre de Pivoine aussi imposant qu’un gigantesque ballon de baudruche, elles se penchent l’une vers l’autre pour s’embrasser longuement sur la joue. Dans ce baiser, c’est la pesanteur de l’amour d’une mère pour sa fille qui se concrétise. C’est l’incommensurable besoin d’avoir une maman qui explose. C’est l’indicible envie de conserver ce lien sécurisant qui s’ose montrer. Et c’est bien.

La fillette bien lovée dans son ballon maternel revendique déjà sa part de bonheur. Ou bien serait-ce de la jalousie ? Peut-être souhaite-t-elle participer à l’embrassade entre générations. Aurait-elle déjà l’envie de saupoudrer leur vie d’un grain de sel ? À cet instant, toutes les hypothèses sont possibles. Toujours est-il qu’elle tambourine prestement ce qui fait sursauter puis sourire Pivoine. Elle pose sa main gauche juste sous ses seins puis entame un rituel doucereux. Des caresses circulaires, sur sa peau tendue et déformée, sont le moyen pour elle de rassurer son bébé. Elle lui déclare ainsi sa détermination à le protéger durant toute sa vie qui débute ici, en elle. Elle lui accorde l’importance qui se doit et elle tâchera de s’y appliquer tant qu’elle sera sur terre.

Tout en choyant son ventre, Pivoine comprend que cet instinct est certainement issu du sentiment de sécurité dans lequel elle a elle-même grandi.

« Tu avais déjà perdu ta maman lorsque tu as rencontré papa, n’est-ce pas ? » Pivoine contemple son interlocutrice. Elle opine du chef sans rien ajouter. Elle paraît pâle.

« Pardonne-moi, mais tu ne peux donc pas connaître la désagréable impression d’avoir sa mère entre son mari et soi. Cette sensation d’être partagé entre ceux qu’on aime et qui ne se piffrent pas. Cette obligation que l’on se crée de chercher à satisfaire tout le monde en général, et ceux qui s’insupportent en particulier. Ce puits sans fond dans lequel on s’engouffre si l’on commence à justifier chacun. Tu comprends ce que je veux dire ? » Pivoine se mordille la lèvre. Les remords l’assaillent déjà. Trop direct, trop violent, trop verdict définitif et irréfutable. Elle n’a jamais fait dans la dentelle. C’est bien connu. Et comme pour justifier ou conforter ces regrets, une chose incroyable survient. Le dos de sa maman se voûte progressivement sur sa chaise. Elle n’a jamais vu ça. Inquiète, elle l’épaule, veut la soutenir, mais rien ne change. Sa maman ne parle plus, semble se sentir bien mais se voûte et ne parle plus. Elle se voûte comme une feuille posée sur une chaise se gondole pour retomber sur elle-même. Pivoine se demande si elle pleure. Mais non. Est-ce de sa faute ?

« Maman arrête ! Ne parlons plus de cela. Ne te fâche pas, je t’aime maman. Je t’aime… »

C’est alors que le garçon de café lui tapote le bras.

« La personne que vous attendiez ne vient pas ?

- Pardon ?

- Vous avez commandé depuis une demi-heure et cette personne n’est toujours pas là. Puis-je prendre cette table, s’il vous plaît, j’en aurai besoin pour ce monsieur qui vient d’arriver. »

Hébétée, Pivoine lève la tête en direction de l’homme indiqué, fronce les sourcils puis se retourne vers la table de sa maman, prête à marquer toute son indignation.

« Tu te rends compte ? Il veut nous piquer une table. Je rêve ! »

Elle l’a pensé mais ne l’a pas dit. Les mots se sont bousculés au portillon sans pouvoir s’échapper de son crâne. En pivotant vers sa maman, l’effroyable réalité la glace. Elle voit cette minuscule table, jouxtant la sienne, sur laquelle repose une assiette toujours pleine de sa tartine ainsi que le ballon de médoc dans lequel elle a trempé ses lèvres. La tartine n’a pas été touchée. Le vin est descendu de moitié. À côté de cette table, il y a une chaise… vide. Injustement

vide.

Sa maman est partie se repoudrer le nez devant le miroir de l’Éternité, il y a belle lurette de cela. Longtemps, si longtemps. Et pourtant…

S’emparant alors du ballon de rouge et de l’assiette, Pivoine répond, avec un sourire forcé pour qui le connaît, et des yeux embués dénonciateurs : « Oui bien sûr, servez-vous. »

par freesia publié dans : Chroniques
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Lundi 30 avril 2007

© Ouka Leele/VU. Conception graphique amb/m87 design

Elle s'appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay aux éditions Héloïse d'Ormesson.

Les livres de Tatiana se lisent toujours d'un trait. On ne peut pas retrouver un rythme cardiaque normal sinon. La montée en puissance du trouble, des interrogations, des découvertes. La force de ses personnages qui vous pressent les épaules pour vous maintenir à votre siège. La spontanéïté des émotions qui fusent et transpirent des pages jusqu'à vous gifler. Tout y est pour vous surprendre, vous interroger et vous réveiller.

Une petite Sarah qui affronte la pire facette de l'humain. Une petite Sarah qui n'est mue que par la rage de sauver son petit frère. Une petite Sarah, seule, dont les yeux ont photographié l'horreur, l'indiscible, la mort. Une petite Sarah, seule.

En écho, Julia, en ce début de XXIe siècle, se voit un peu par hasard emportée par cette page de l'Histoire, si moche, si tue, si oubliée. Ses propres sentiments de femme, de mère, de bien portante la font jouer à cette marelle qui aboutit à un secret de famille lié à ces horreurs, ce "vent printanier", à cette rafle de familles entières orchestrée par la police française. Que fait une famille lorqu'un secret explose au grand jour ? Qui fait l'autruche ? Qui répare ? Qui est acteur de l'équilibre futur ?

Sans doute une femme qui ne joue aucun jeu, qui est vraie, qui reste honnête avec elle-même...

Tatiana, les femmes ont-elles toutes cette force qui se dégage de tes héroïnes ?

Il est des livres qu'on aime, il en est d'autres qu'on oublie. Elle s'appelait Sarah est de ceux qui marquent à jamais. De ceux que je veux transmettre à mes enfants pour que les miens "n'oublient pas" Sarah ni les autres, pour qu'ils sachent la noblesse de la compassion et qu'ils comprennent l'obligation de garder les yeux ouverts.

 

Quatrième de couverture :

Paris 2002. Julia Jarmond, journaliste américaine, est chargée de couvrir la commémoration du Vél d'Hiv. Découvrant avec horreur le calvaire de ces familles juives qui furent déportées à Auschwitz, elle s'attache en particulier au destin de Sarah et mène l'enquête jusqu'au bout au péril de ce qu'elle a de plus cher.

Paris.16 juillet 1942. À l'aube, la police française fait irruption dans un appartement du Marais. Paniqué, le petit Michel se cache dans un placard. Pour le protéger, sa grande soeur l'enferme et emporte la clef, en lui promettant de revenir. Mais elle fait partie des quatre mille enfants raflés ce jour-là.

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par freesia publié dans : Chroniques
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Mardi 2 janvier 2007

 

Je l’ai commandé chez ma libraire préférée de la TPL. Je viens de le refermer. Lu d’une traite. Comme à chaque fois.

Je devrais dire : écouté. Comme si j’avais écouté une copine me raconter une terrible période de sa vie. Comme si j’avais pointillé sa narration de « Oh ma pauvre cocotte ! ».

J’ai envie à l’instant de t’appeler, Tatiana, pour te dire ces banalités qui ont dû t’assommer à l’époque. « Tu peux compter sur moi », « tu aurais dû me prévenir », « pense positif, Tats, et tout va s’arranger ». Mais suis-je bête ! C’est un roman ! Et tu n’es pas Djoustine !

J’y ai cru. J’y ai cru dur comme fer. J’ai ressenti son creux au ventre, mes poings se sont fermés comme les siens, je me suis renfermée comme elle. Arabella était ma belle-mère, Emma ma sœur. Ces deux-là me manquent déjà terriblement. De combien d’êtres réels faut-il s’inspirer pour créer une Arabella ? Peu importe, l’essentiel est qu’Arabella m’ait été contée.

Ah Tatiana ! Ton rapport à la musique, aux couleurs, à la technologie me plaît toujours autant. Et toi que j’imagine si entourée d’amis, de confrères, de people, tu imprègnes tes textes d’un sentiment de solitude si finement détaillé ! Djoustine se sent si seule au monde… tout en étant capable d’affronter tout, absolument tout. Rien ne la ferait s’effondrer, me semble-t-il.

Messieurs, prenez-en de la graine ! Peut-être comprendrez-vous un peu mieux la puissance, la détermination, la grandeur des femmes.

Oups ! je m’emballe…

Bref Tatiana, tes romans sont toujours un plaisir car égoïstement, après l’avoir lu, on peut se dire à chaque fois : «  cette nana-là, elle comprendrait tout ce que j’ai à raconter ».

Tu pixellises la vie avec ce talent que peu ont mais qui parle à tous.

Bravo ! et promis, le prochain je le lis dès sa sortie ;-)

 

P.S. : le prénom de ta fille est-il inspiré de cette célèbre chanson de ce célèbre groupe ?

 

 

Quatrième de couverture : une mystérieuse berline couleur moka

lancée à toute allure sur un boulevard à Paris. Un accident de la circulation, un enfant dans le coma, et un chauffard qui prend la fuite. Une enquête qui piétine et une mère qui est prête à tout pour découvrir la vérité.

 

plus d'infos sur son site : Tatiana

ou sur son blog : Fig tree

par freesia publié dans : Chroniques
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Vendredi 13 octobre 2006

depuis un mois, je passe mon temps à flâner sur une multitude de blogs.

ce truc est contagieux! je m'y mets...timidement.

et la seule envie qui me vienne est de vous faire partager mes griffonnages. Mes tas de petites lettres agglutinées qui voudraient bien plaire, non interpeler.

alors voilà un extrait d'un roman  :

«Basile!» Rien. «Basiiile!» Toujours rien. «Ouhou! Dis-moi, chéri, tu ne sais pas où se cache ma turbotière?!?» Mauve s'égosille en bas de l'escalier.

«Quoi, ma puce?

— Tu sais ! Ce plat pour cuire les turbots! Je suis certaine d'en avoir vu un quelque part et je ne parviens pas à mettre la main dessus. Ça m'embête ; pour une fois que j'achète un poisson hors de prix…

— Ben alors ! Déjà six mois que nous sommes ici et tu ne sais toujours pas dénicher tes outils, ma femme…Pfff, c'était bien la peine qu'on s'amourache de cette maison au point de la squatter!

— Mais j'ai cherché partout dans la cuisine en vain. Bizarre. Je suis pourtant prête à parier que je l'ai aperçue dès notre arrivée, cette fichue turbotière.

— Tu sais que tout ce qui était dans les placards du haut a été éparpillé dans la buanderie, lorsque je les ai démontés.

— Mince! C'est moi qui ai rangé cette pièce, ensuite, pour en faire mon bureau. Qu'ai-je pu en…».

Comme d'habitude, Mauve s'en mord les lèvres. Tous ses objets somnolent dans un bordel organisé certes, mais organisé à très court terme. Elle peut se souvenir que la dernière lettre de sa meilleure amie est enfouie sous la montagne de linge sale, tout comme elle oublie totalement l'existence du carnet de famille (alors l'endroit où il se trouve, vous pensez…) chaque fois qu'elle a besoin d'une fiche d'état civil. Et là, pour cette marmite très repérable, c'est le néant. Le pire serait de l'avoir rangée dans un coin "spécial turbotière" en affirmant que "là, je la retrouverai à tous les coups". En effet les seules choses qu'elle avait réellement et définitivement perdues avaient subi ce même raisonnement.

En se dirigeant à pas de fourmi vers sa cuisine, Mauve tente de connecter tous ses neurones afin de retracer le parcours chaotique de ce plat de cuisson indispensable aujourd'hui. Etait-il bien dans ces horribles placards au départ? Disons oui. De là, il est donc passé dans la pièce attenante , avec vue sur le jardin s'il vous plait, il y a environ deux mois de cela. Bon. Cette buanderie-dépotoir a été victime d'un rangement par le vide en juin, le mois précédent. Ouh lala…Mauve s'angoisse soudain. Elle s'est acharnée sur cette salle qu’elle imaginait se réserver! (Il s'agit d'ailleurs actuellement de SON dépotoir). Elle a jeté tout ce qui était jetable : un pouf en cuir éventré datant de la guerre 14, une couverture verte moisie, une poubelle en osier démantibulée, des bacs à linge remplis d'araignées, du linge de lit irrécupérable, etc…Elle a tout de même conservé le fauteuil en osier majestueux bien que défraîchi . Elle l'avait trouvé parfait pour jouer Out of Africa, ce qui ne pouvait qu'assurer un cachet indéniable à sa maison bauloise. Pour le reste, machine à laver, table à repasser, etc…, elle avait tout sauvegardé vue la très bonne qualité.

Elle commence à trembler en pensant à sa belle vente de fin juin. Eh oui! Tout ce qui était brocantable avait été brocanté. Elle avait loué un emplacement lors de la journée vide-grenier du Pouliguen. Debout à cinq heures du matin, elle était partie tout installer, avec son break chargé à bloc. Basile avait préparé l'ensemble. En fait elle comptait se débarrasser de tous les doublons et la liste était longue depuis que leurs effets personnels avaient débarqué de Paris. Quel travail! Alors la table à repasser parisienne merdique : vide-grenier! Idem le fer, idem les vieux portants rouillés et l'ersatz de machine à laver qui la suivait depuis ses études. Elle ne pouvait toutefois pas se résoudre à balourder la totalité des doublons. Aussi la cave fut-elle joyeusement et rapidement envahie. Une cocotte minute de plus, ça peut toujours s'avérer utile…le jour où nous sommes quarante! Pareil pour le sèche-cheveux. La télé par contre, vide-grenier! Basile, quant à lui, s'arrangea pour glisser insidieusement dans le coffre de la voiture une foule de babioles du style boites en fer. Mauve les multipliait scrupuleusement non pas pour une collection mais simplement "parce qu'on ne sait jamais, ça peut servir…".

Elle a beau remâcher le film dans sa tête, Mauve n'y remarque aucune turbotière. Et puis elle ne l'aurait pas bazardée! Elle n'avait rien pris de ce qui était déjà dans la maison. Elle ne se le serait pas permis, voyons…Non, non, elle n'avait cédé que leurs antiques merdouilles parisiennes. Alors, bon sang! Ce plat, où est-il?

«Je ne vais tout de même pas couper mon turbot afin qu'il rentre dans la poissonnière!»

Par acquit de conscience, elle va jeter un œil à la cave. Elle emprunte le minuscule corridor qui conduit à la porte côté jardin, sort, descend trois marches et passe sous l'escalier. La porte de la cave est ouverte. Mauve s'engouffre dans la fraîcheur. Elle s'y attarde un bon quart d'heure puis décide qu'un turbot débité est aussi succulent qu'un entier! En sortant, elle aperçoit les enfants s'appliquant à concocter une tambouille dans leur pseudo bac à sable, au fond du jardin.

«Ça va mes garçons?»

Pas de réponse. On sait de qui ils tiennent, ces deux-là. Aussi sourds que leur père…quand ça les arrange.

Elle pose un pied sur la première marche puis se retourne brusquement.

«Dites donc, vous jouez avec quoi?»

Elle a remonté sa légère robe ensoleillée jusqu'à mi-cuisses et trottine.

«Bah on joue avec une bassine ; papa a dit qu'on avait le droit de fouiller dans la cave...».

Rhaaaaa. Mauve bout. La soupape de sécurité va bientôt lâcher. C'est SA turbotière! SA turbotière, une bassine. Et puis quoi encore!

par freesia publié dans : Chroniques
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