Des Témoins ordinaires de Rachid Ouramdane

Publié le par freesia

Des témoins ordinaires de Rachid Ouramdane

Pas moins de soixante projecteurs, formant comme un panneau placé de biais en fond de scène côté cour, s’allument. La voix d’une personne est diffusée. Une personne qui tente de répondre à une question que l’on ne connaît pas mais que le propos nous fait rapidement saisir. Que reste-t-il après la torture ; comment se reconstruit-on ; d’où vient la survie ?
Puis les projecteurs s’éteignent et le public reste plusieurs minutes dans le noir de la salle auquel il est habitué mais également face au noir de la scène, avec ces paroles intenses qui résonnent en lui.
Entrent alors cinq marcheurs. Ils évoluent lentement. Marchent. Peu à peu chacun va évoluer seul ou à deux en créant lentement des gestes qui s’apparentent à de la contorsion lorsqu’ils ne sont pas pure contorsion. Des positions inattendues, impossibles à deviner, inconfortables pour le regard affichent ce que les mots entendus ont révélé de souffrance, de torpeur, de dureté. Marches et interviews vont se succéder et rythmer la pièce. Les mouvements vont s’accélérer parfois comme lorsque cette artiste va tourner pendant une dizaine de minutes sur elle-même. D’abord calmement, puis de plus en plus vite jusqu’à rendre visible la force centrifuge créée. Une patineuse parviendrait sans doute à la même chose mais avec l’aide de la glace et des frottements des lames des patins. Impressionnant, étrange, prenant. Cette toupie vivante repartira sans tituber dans une marche déterminée, comme si de rien n’était. Le corps a frôlé ses limites, il continue sa route.
Bien que le sujet soit douloureux à évoquer, les interviews réalisées font parler des hommes et des femmes aux mots clairs et justes. Ils éclairent le spectateur sur cette infinie souffrance. Ils sont également empreints de courage et de sobriété. Les cinq interprètes rendent tout à fait cette sensation : à aucun moment ils ne sont dans la performance. Toute contorsion se fait dans la douceur et aboutit à une position extrême qui, pour autant, reste supportable au regard. Il n’y a pas de leçon donnée, juste une information. L’univers sonore, en dehors des extraits d’interviews, est joué en direct par une guitare électrique qui réagit à la variation de puissance des projecteurs. Elle est au sol, puis suspendue, et crée une ambiance inattendue que complète un musicien en live, hors scène.
Alors qu’en entrant dans la salle, on crispe légèrement le visage à l’idée de voir évoquées des barbaries, l’on en ressort sans une seule image de violence, fort de ces corps et de ces  âmes qui, touchés par l’atrocité, savent rejoindre le quotidien du quidam.
Rachid Ouramdane marie danse et documentaire avec singularité ; il crée un mix entre sociologie et art d'une façon compréhensible de tous, parlante, qui se ressent, qui intéresse forcément.

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