Le ballon

Publié le par freesia

Pivoine retient son souffle, remonte le thorax, contracte son abdomen et soulève, aussi haut que possible, ses bras chargés de paquets gris et blanc. Elle parvient péniblement à se frayer un chemin parmi le fouillis de chaises et de tables bien décidées à lui obstruer le passage. Elle multiplie des contorsions plus saugrenues les unes que les autres, déterminée. Ça y est ! Elle a gagné : elle peut enfin s’asseoir. Un soupir ostentatoire témoigne de son soulagement. Et le rouge de ses joues atteste du bien-fondé de son prénom.

Le rendez-vous avait été fixé à la va-vite, deux semaines auparavant, dans ce troquet de la rue des Saints-Pères, à midi. « En vitrine… pour que nous soyons certaines de nous apercevoir.

- D’accord maman, mais je serai peut-être en retard… Et puis ne dis pas « en vitrine », nous ne sommes pas des mannequins de cire, même si nous en avons les mensurations! » glousse Pivoine.

Le retard en question est en fait abyssal et les deux femmes, qui se retrouvent, ont bel et bien l’allure de mannequins. Elles sont longilignes, aux courbes douces mais prometteuses. Une génération les sépare mais un air de famille indubitable les lie à jamais. Elles sont de celles dont le port rappelle celui des danseuses, appliqué tout en révélant une grâce innée, naturel bien qu’un quidam dût travailler des heures pour le copier, le reproduire, voire l’imiter. Elles ont le même sourire habillé d’un rouge grenat, celui qui rend amoureux en un clin d’œil. Il dévoile la candeur, la pertinence, la rébellion, la tendresse mais surtout la volonté et le courage de foncer vers le bonheur. Un résumé de ce que personne n’explique ni ne comprend mais que l’humanité entière admire. Elles ont ce talent de communication qui vous remplit d’admiration ; le seul timbre de leur voix invite à parler, rend loquace le plus timide d’entre vous. Elles sont clones tout en défendant une identité particulière. Elles sont clowns tout en étant complices dans leur chagrin. Elles sont clan tout en étant ouverte aux autres. La mère et la fille sont heureuses d’avoir prémédité ce déjeuner ensemble ; leur respiration se ponctue de fous rires dont émane un tel bonheur qu’il en deviendrait presque contagieux, ou pour le moins communicatif.

« Désolée, s’excuse Pivoine en enlaçant sa maman, j’ai surestimé mes talents de marcheuse ! J’aurais dû prendre le métro pour venir jusqu’ici…

- Tu viens de chez Riod à pieds ? ! Nous aurions pu nous rejoindre dans ce quartier. Je connais un bistrot bien comme il faut, là-bas…

- Oui, oui. Tu as commandé ? » demande Pivoine, l’ogresse qui oublie de manger aussi souvent qu’elle oublie ses rendez-vous.

Bien évidemment, non. La maman n’a pas fait signe au garçon qui l’a royalement laissée tranquille depuis son arrivée. Elle craignait de demeurer seule, à cette table, dans cette vitrine. Pivoine rencontre si souvent des imprévus ! Il faut s’attendre à tout avec un oiseau pareil. Entre ses incendies d’appartement, ses querelles interminables avec la fourrière ou ses dialogues de sourds avec des agents administratifs, il ne lui reste que peu de temps. Il faut le reconnaître. Aujourd’hui Pivoine pourrait raconter à sa maman qu’elle a été sauvée d’un guet-apens par Tom Cruise, celle-ci la croirait. Aussi sûrement qu’elle s’est inquiétée du retard de sa grande fille, l’aînée de ses quatre enfants. Aussi naïvement qu’elle s’est interrogée sur l’envie de Pivoine de la rejoindre. Aussi bêtement qu’elle a versé une larme secrète dès qu’elle a aperçu l’imperméable de sa fille au coin de la rue, soulagée.

Le temps est donc venu de se requinquer et Pivoine, que son gros ventre de femme enceinte gêne, peine à attirer le regard du garçon pour commander. Deux tartines de pain Poilâne avec du pâté de campagne et un seul ballon de rouge feront l’affaire. Oui, en future mère responsable, Pivoine ne s’autorise pas d’alcool. Mais d’un clin d’œil à sa voisine complice, elle avoue qu’elle butinera volontiers dans son verre. Accordé !

Le médoc partagé ainsi n’en devient que plus savoureux. Avec leur tartine, ces deux femmes ne renient pas leurs origines artisanales. D’ailleurs grand-père doit se retourner dans sa tombe s’il les voit manger le pâté d’un autre ! Quelle honte ! Il faut absolument qu’elles programment un week-end charcuterie. Ce pourrait être agréable de réunir tout le monde autour de la fabrication de pâtés, foies gras, boudins, rillons et autres jambons. La scène est déjà imaginée, l’ambiance dévore déjà leurs caboches, la date est toute trouvée : l’anniversaire de papa. Il y a tant d’années qu’il n’a pas été fêté dignement. Adjugé !

Est-ce que Pivoine viendra avec son homme ?

« Parce que ça t’ennuierait qu’il soit présent ? » demande l’intéressée d’un air boudeur. Le sourire s’est éclipsé, le volume de la voix a baissé, la tartine est abandonnée. Du tac au tac, l’enjouement s’est envolé. Les clients des tables alentour seraient en mesure de s’en plaindre ! Pourquoi leur spectacle s’est-il achevé ? Où donc sont parties les artistes ? Personne ne leur répond ; ils garderont donc leurs yeux ronds comme des billes, le visage tourné vers la vitrine de leur troquet, l’air hagard.

Bien sûr que non, cela n’ennuierait pas maman. Pivoine sait combien elle la souhaite heureuse. C’est bien là l’essentiel… mais elle doit admettre qu’il n’est pas toujours facile à vivre, ce futur papa. Il l’a tout de même éloignée de la famille à cause de ses soi-disant besoins de solitude. Tout avait pourtant été mis en œuvre pour l’intégrer. Il est dommageable qu’il se soit braqué de la sorte, non ?

« Non. C’est tout lui. Il vous aime tous, à sa façon. Tu sais pertinemment que je l’aime. Pourquoi remettre ça sur le tapis, hein ? Ne serait-ce que pour sa fille que je porte dans mon ventre, pour ce trop plein d’amour qu’il m’offre, je ne veux pas que nous nous disputions toi et moi. Pas cette fois-ci. S’il te plaît. »

Malgré le ventre de Pivoine aussi imposant qu’un gigantesque ballon de baudruche, elles se penchent l’une vers l’autre pour s’embrasser longuement sur la joue. Dans ce baiser, c’est la pesanteur de l’amour d’une mère pour sa fille qui se concrétise. C’est l’incommensurable besoin d’avoir une maman qui explose. C’est l’indicible envie de conserver ce lien sécurisant qui s’ose montrer. Et c’est bien.

La fillette bien lovée dans son ballon maternel revendique déjà sa part de bonheur. Ou bien serait-ce de la jalousie ? Peut-être souhaite-t-elle participer à l’embrassade entre générations. Aurait-elle déjà l’envie de saupoudrer leur vie d’un grain de sel ? À cet instant, toutes les hypothèses sont possibles. Toujours est-il qu’elle tambourine prestement ce qui fait sursauter puis sourire Pivoine. Elle pose sa main gauche juste sous ses seins puis entame un rituel doucereux. Des caresses circulaires, sur sa peau tendue et déformée, sont le moyen pour elle de rassurer son bébé. Elle lui déclare ainsi sa détermination à le protéger durant toute sa vie qui débute ici, en elle. Elle lui accorde l’importance qui se doit et elle tâchera de s’y appliquer tant qu’elle sera sur terre.

Tout en choyant son ventre, Pivoine comprend que cet instinct est certainement issu du sentiment de sécurité dans lequel elle a elle-même grandi.

« Tu avais déjà perdu ta maman lorsque tu as rencontré papa, n’est-ce pas ? » Pivoine contemple son interlocutrice. Elle opine du chef sans rien ajouter. Elle paraît pâle.

« Pardonne-moi, mais tu ne peux donc pas connaître la désagréable impression d’avoir sa mère entre son mari et soi. Cette sensation d’être partagé entre ceux qu’on aime et qui ne se piffrent pas. Cette obligation que l’on se crée de chercher à satisfaire tout le monde en général, et ceux qui s’insupportent en particulier. Ce puits sans fond dans lequel on s’engouffre si l’on commence à justifier chacun. Tu comprends ce que je veux dire ? » Pivoine se mordille la lèvre. Les remords l’assaillent déjà. Trop direct, trop violent, trop verdict définitif et irréfutable. Elle n’a jamais fait dans la dentelle. C’est bien connu. Et comme pour justifier ou conforter ces regrets, une chose incroyable survient. Le dos de sa maman se voûte progressivement sur sa chaise. Elle n’a jamais vu ça. Inquiète, elle l’épaule, veut la soutenir, mais rien ne change. Sa maman ne parle plus, semble se sentir bien mais se voûte et ne parle plus. Elle se voûte comme une feuille posée sur une chaise se gondole pour retomber sur elle-même. Pivoine se demande si elle pleure. Mais non. Est-ce de sa faute ?

« Maman arrête ! Ne parlons plus de cela. Ne te fâche pas, je t’aime maman. Je t’aime… »

C’est alors que le garçon de café lui tapote le bras.

« La personne que vous attendiez ne vient pas ?

- Pardon ?

- Vous avez commandé depuis une demi-heure et cette personne n’est toujours pas là. Puis-je prendre cette table, s’il vous plaît, j’en aurai besoin pour ce monsieur qui vient d’arriver. »

Hébétée, Pivoine lève la tête en direction de l’homme indiqué, fronce les sourcils puis se retourne vers la table de sa maman, prête à marquer toute son indignation.

« Tu te rends compte ? Il veut nous piquer une table. Je rêve ! »

Elle l’a pensé mais ne l’a pas dit. Les mots se sont bousculés au portillon sans pouvoir s’échapper de son crâne. En pivotant vers sa maman, l’effroyable réalité la glace. Elle voit cette minuscule table, jouxtant la sienne, sur laquelle repose une assiette toujours pleine de sa tartine ainsi que le ballon de médoc dans lequel elle a trempé ses lèvres. La tartine n’a pas été touchée. Le vin est descendu de moitié. À côté de cette table, il y a une chaise… vide. Injustement

vide.

Sa maman est partie se repoudrer le nez devant le miroir de l’Éternité, il y a belle lurette de cela. Longtemps, si longtemps. Et pourtant…

S’emparant alors du ballon de rouge et de l’assiette, Pivoine répond, avec un sourire forcé pour qui le connaît, et des yeux embués dénonciateurs : « Oui bien sûr, servez-vous. »

Publié dans Chroniques

Commenter cet article

aurelie 05/06/2007 13:24

Il me semble avoir vu toutes les infos sur le Marie-Claire de ce mois-ci.
Bonne chance.

aurelie 05/06/2007 10:53

Prix Marie-Claire premier roman ?
Thème de cette année "l'engagement"...
Pourquoi pas vous ?

freesia 05/06/2007 12:48

merci ! où puis-je trouver des infos?

missFaf 28/05/2007 17:44

Olalala c'est très très beau ! Faudrait peut-être sérieusement penser à te faire éditer ??....merci!
 

freesia 29/05/2007 09:41

merci beaucoup !
le jour où je parviendrai à convaincre un éditeur...
biz

Bouillotte 24/05/2007 15:06

Dingue!!!!!! c'est très beau...mais il faut que tu publies!!!Pivoine...c'est le prénom qu'on avait choisi pour notre deuxième si ça avait été une fille!!!!Beau beau beau!!!!!

freesia 25/05/2007 00:24

t'es trop mimi !
biz

Elodie 23/05/2007 10:24

Merci pour ce joli moment. Une fois de plus, j'ai la même impression qu'en lisant Anna Gavalda. Bisous

freesia 23/05/2007 11:19

si seulement ... ;-)
merci et big biz !