Mardi 4 décembre 2007
©Christophe le DévéhatLâche-moi, un solo de Stéphane Fratti.
Lorsque le public entre dans la salle, le chorégraphe est déjà sur scène, en pleine lumière. Au sol, jambes repliées, la tête dans les genoux. Les oscillations de son cou sont à peine perceptibles. La concentration est optimale, on dirait que l'homme renaît.
Alors l'interprète entre dans son personnage.
Dans une fluidité où chaque geste est nécessaire, il se glisse lentement dans une combinaison de cuir étalée sous lui. La matière crisse, pieds et mains disparaissent pour mieux surgir aux extrémités. La cohésion avec cette seconde peau est totale. Le danseur se lève enfin et là, on le voit, ce cable élastique qui est fixé à l'un des murs et se connecte à la taille. Et le show commence. Entre performance physique et clownerie, le chorégraphe évolue à l'encontre de cette tension, s'adapte à cette contrainte, s'essouffle, s'énerve, s'use, ruse. Il court droit devant lui sans vraiment avancer, tente de se maintenir en un point, finit par lâcher prise et reculer à toutes berzingues. Les chutes se multiplient, la tension monte pour être constamment dégoupillée par un humour latent. Tout ceci n'est rythmé que par sa respiration marquée et le bruit des impacts.
Le lien finira par lâcher pour laisser disparaître le danseur. Mais comme par le seul fait de la pesanteur, il réapparaît sur scène après moultes cris de rage ?, de jouissance ? ou de renaissance ?, tombé d'on ne sait où, en caleçon. L'envie ou le besoin l'emporte et le convainc de se fixer de nouveau à un mur par le biais de ce cable élastique, ce cordon. Cette fois, il est face au public. On entend That's all right Mama d'Elvis Presley pendant qu'une vidéo est projetée, dévoilant la "danse de la combi" (ou l'art de retirer une combinaison de moto) qui invite à croire que rien ne s'accomplit sans danser dans la vie de cet homme. Inventif, fonceur, et avide, il teste l'équilibre tout comme ses limites, il compose avec une chaise, il dialogue avec le public jusqu'à le rejoindre dans les gradins, escaladant toujours plus haut et risquant à chaque instant le retour immédiat à son point d'ancrage.
Bref le spectacle est surprenant et fait réagir le public.
Le sourire est constant sur les lèvres du spectateur. Impossible de faire autrement. Et quel bonheur ! Les questions fusent pourtant : sur quel bitume cette combinaison s'est-elle usée ? pourquoi vouloir absolument rejoindre l'autre côté ? se libérer de quoi ? pourquoi prendre des risques ?
Une chorégraphie forcément initialisée par une histoire... Histoire qui attise la curiosité.
Derrière des lunettes de soleil, un bonnet, ses seuls cheveux, l'autodérision ou ses mimiques de clown, le chorégraphe se protège (se cache ?). Pure modestie, franche pudeur ou jeu. Peu importe. Sous des airs de spectacle inclassable, on touche ici à l'essence même de la danse selon moi : l'expression du corps quand les mots ne suffisent plus. Stéphane Fratti a des choses à dire et il les dit bien !
par freesia
publié dans :
Danse
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